Christian Jacquiau explique les raisons qui l'ont mené à enquêter, non sans mal, sur les pratiques de Max Havelaar.
« Après un livre sur la grande distribution (« Les Coulisses de la grande distribution », Albin Michel, 2000), pourquoi vous être intéressé aux « coulisses du commerce équitable » ?
Christian Jacquiau : C'est un prolongement. Souvent, lors de mes très nombreuses conférences sur les ravages de la grande distribution, organisées par des comités locaux d'Attac, la Confédération paysanne, des chambres de métiers et du commerce( ?), on me disait : « Vous savez, il y a une solution à ce que vous dénoncez, c'est le commerce équitable ; il y a un label, Max Havelaar, avec des garanties, etc. » Surtout, le fait que les grands distributeurs deviennent les principaux acteurs de cette démarche m'a interpellé. J'ai voulu savoir ce qu'« équitable » signifiait pour eux...
Vous êtes aussi féroce avec Max Havelaar que vous l'étiez avec Leclerc, Auchan ou Intermarché. On va vous accuser de vouloir décrédibiliser le commerce équitable et de démobiliser les militants...
Max Havelaar n'est pas le commerce équitable. Je n'ai d'ailleurs rien contre cette marque en tant que telle, comme je n'ai rien contre la grande distribution.
Seules les pratiques m'intéressent. Quant au risque d'être démobilisateur, je l'ai pesé longuement.
Nous n'en sommes qu'au début de la popularisation du commerce équitable, et à un virage où l'attente du public, qui veut de plus en plus consommer responsable, est très forte. Il est donc temps de montrer que le commerce équitable est très divers, qu'il existe un grand nombre d'acteurs avec des pratiques forts différentes, certaines plus poussées que d'autres, mais aussi une foule de dérives et de récupérations.
Je crois que cette démarche est au contraire tout à fait salutaire.
Il ne faut pas confondre les rôles. Les pires ennemis du commerce équitable sont ceux qui le vendent à la grande distribution, aux Nestlé, McDonald's, Accor, Dagris, Starbuck's, etc.
C'est en s'abandonnant dans les bras de ces transnationales qu'on jette le discrédit sur le commerce équitable.
N'êtes-vous pas un peu indulgent, dans ce livre, avec les autres acteurs du commerce équitable, comme Minga ou Artisans du Monde, dont les pratiques sont moins décortiquées ?
Je me suis intéressé en particulier à Max Havelaar parce que c'est l'acteur le plus HEGEMONIQUE, celui qui se prétend label, celui qu'on voit partout, et dont on a l'impression, à lire sa communication, que ce qu'il fait est l'aboutissement du commerce équitable. Les autres sont moins exposés parce que moins visibles, et ils ne connaissent pas les mêmes dérives. Surtout ils sont plus humbles.
Michel Besson, cofondateur d'Andines et directeur de Minga, dit qu'il n'y a pas de commerce équitable, qu'il essaie de faire mieux que la pratique courante, explique ses forces et ses faiblesses, etc.
Cependant, il est vrai qu'on n'a pas beaucoup plus de garanties avec les autres acteurs du commerce équitable qu'avec Max Havelaar. Tout repose sur la confiance. La clé est donc la transparence.
On ne peut se contenter d'un logo sur un produit. Il faut que le consommateur ose poser des questions précises, et il verra qui lui répond ou pas. N'importe quel commerçant connaît la structure de ses prix...
Il serait bon aussi que les associations de consommateurs fassent des études, avec des grilles de lecture, pour faciliter la compréhension et la comparaison des démarches.
Est-ce que Max Havelaar a té transparent pour vous ?
J'ai eu beaucoup de mal à avoir des informations. J'en ai obtenu certaines de façon indirecte, et, pour le reste, j'ai dû batailler. Pour obtenir les comptes de 2004, il a fallu insister longuement. Et je n'ai toujours pas les comptes de 2005, alors que nous sommes en mai 2006.
Le problème est surtout que j'ai eu beaucoup de réponses évasives : quand j'ai demandé, par exemple, quelle était la rémunération du président de FLO, on m'a répondu : « un salaire normal de cadre dans une Ong ».
On ne m'a pas non plus donné la rémunération des inspecteurs de FLO.
Les dirigeants de Max Havelaar n'avaient pas envie d'entrer dans les détails, et il y a beaucoup d'informations sur lesquelles ils ne veulent pas communiquer.
Le manque de transparence est certain.
Mon plus grand étonnement, cependant, est l'attitude de certaines personnes qui sont censées partager la même exigence que moi pour améliorer le commerce équitable et le développer. Victor Ferreira, directeur de Max Havelaar, a été extrêmement agressif lors de débats sur LCI puis sur Europe 1n et je me suis carrément fait insulter par Jean-Pierre Blanc, de Malongo, sur Radio classique...(Qui est arrogant là ?...)
Pensez-vous que l'on puisse encore parler de commerce équitable pour les filières Max Havelaar ?
Cela dépend de ce que l'on met derrière les mots. Filières équitables sûrement pas, puisque les lieux de vente de la grande majorité de ces produits ne sont pas équitables. Seul le producteur est concerné, et, à l'étude, on voit que l'impact est souvent très limité, sans compter que les salariés et les saisonniers de ces producteurs ne sont pas concernés par cet équitable-là.
Le plus grand mérite de Max Havelaar est finalement d'avoir, par toutes ses dérives, alimenté les débats sur la grande distribution et les multinationales. Même si ce n'était sans doute pas son but initial... »
Propos recueillis par Dante Sanjurjo.
Politis n°903 (25 au 31 mai 2006)
« Après un livre sur la grande distribution (« Les Coulisses de la grande distribution », Albin Michel, 2000), pourquoi vous être intéressé aux « coulisses du commerce équitable » ?
Christian Jacquiau : C'est un prolongement. Souvent, lors de mes très nombreuses conférences sur les ravages de la grande distribution, organisées par des comités locaux d'Attac, la Confédération paysanne, des chambres de métiers et du commerce( ?), on me disait : « Vous savez, il y a une solution à ce que vous dénoncez, c'est le commerce équitable ; il y a un label, Max Havelaar, avec des garanties, etc. » Surtout, le fait que les grands distributeurs deviennent les principaux acteurs de cette démarche m'a interpellé. J'ai voulu savoir ce qu'« équitable » signifiait pour eux...
Vous êtes aussi féroce avec Max Havelaar que vous l'étiez avec Leclerc, Auchan ou Intermarché. On va vous accuser de vouloir décrédibiliser le commerce équitable et de démobiliser les militants...
Max Havelaar n'est pas le commerce équitable. Je n'ai d'ailleurs rien contre cette marque en tant que telle, comme je n'ai rien contre la grande distribution.
Seules les pratiques m'intéressent. Quant au risque d'être démobilisateur, je l'ai pesé longuement.
Nous n'en sommes qu'au début de la popularisation du commerce équitable, et à un virage où l'attente du public, qui veut de plus en plus consommer responsable, est très forte. Il est donc temps de montrer que le commerce équitable est très divers, qu'il existe un grand nombre d'acteurs avec des pratiques forts différentes, certaines plus poussées que d'autres, mais aussi une foule de dérives et de récupérations.
Je crois que cette démarche est au contraire tout à fait salutaire.
Il ne faut pas confondre les rôles. Les pires ennemis du commerce équitable sont ceux qui le vendent à la grande distribution, aux Nestlé, McDonald's, Accor, Dagris, Starbuck's, etc.
C'est en s'abandonnant dans les bras de ces transnationales qu'on jette le discrédit sur le commerce équitable.
N'êtes-vous pas un peu indulgent, dans ce livre, avec les autres acteurs du commerce équitable, comme Minga ou Artisans du Monde, dont les pratiques sont moins décortiquées ?
Je me suis intéressé en particulier à Max Havelaar parce que c'est l'acteur le plus HEGEMONIQUE, celui qui se prétend label, celui qu'on voit partout, et dont on a l'impression, à lire sa communication, que ce qu'il fait est l'aboutissement du commerce équitable. Les autres sont moins exposés parce que moins visibles, et ils ne connaissent pas les mêmes dérives. Surtout ils sont plus humbles.
Michel Besson, cofondateur d'Andines et directeur de Minga, dit qu'il n'y a pas de commerce équitable, qu'il essaie de faire mieux que la pratique courante, explique ses forces et ses faiblesses, etc.
Cependant, il est vrai qu'on n'a pas beaucoup plus de garanties avec les autres acteurs du commerce équitable qu'avec Max Havelaar. Tout repose sur la confiance. La clé est donc la transparence.
On ne peut se contenter d'un logo sur un produit. Il faut que le consommateur ose poser des questions précises, et il verra qui lui répond ou pas. N'importe quel commerçant connaît la structure de ses prix...
Il serait bon aussi que les associations de consommateurs fassent des études, avec des grilles de lecture, pour faciliter la compréhension et la comparaison des démarches.
Est-ce que Max Havelaar a té transparent pour vous ?
J'ai eu beaucoup de mal à avoir des informations. J'en ai obtenu certaines de façon indirecte, et, pour le reste, j'ai dû batailler. Pour obtenir les comptes de 2004, il a fallu insister longuement. Et je n'ai toujours pas les comptes de 2005, alors que nous sommes en mai 2006.
Le problème est surtout que j'ai eu beaucoup de réponses évasives : quand j'ai demandé, par exemple, quelle était la rémunération du président de FLO, on m'a répondu : « un salaire normal de cadre dans une Ong ».
On ne m'a pas non plus donné la rémunération des inspecteurs de FLO.
Les dirigeants de Max Havelaar n'avaient pas envie d'entrer dans les détails, et il y a beaucoup d'informations sur lesquelles ils ne veulent pas communiquer.
Le manque de transparence est certain.
Mon plus grand étonnement, cependant, est l'attitude de certaines personnes qui sont censées partager la même exigence que moi pour améliorer le commerce équitable et le développer. Victor Ferreira, directeur de Max Havelaar, a été extrêmement agressif lors de débats sur LCI puis sur Europe 1n et je me suis carrément fait insulter par Jean-Pierre Blanc, de Malongo, sur Radio classique...(Qui est arrogant là ?...)
Pensez-vous que l'on puisse encore parler de commerce équitable pour les filières Max Havelaar ?
Cela dépend de ce que l'on met derrière les mots. Filières équitables sûrement pas, puisque les lieux de vente de la grande majorité de ces produits ne sont pas équitables. Seul le producteur est concerné, et, à l'étude, on voit que l'impact est souvent très limité, sans compter que les salariés et les saisonniers de ces producteurs ne sont pas concernés par cet équitable-là.
Le plus grand mérite de Max Havelaar est finalement d'avoir, par toutes ses dérives, alimenté les débats sur la grande distribution et les multinationales. Même si ce n'était sans doute pas son but initial... »
Propos recueillis par Dante Sanjurjo.
Politis n°903 (25 au 31 mai 2006)
