Interview de Victor Ferreira

Interview de Victor Ferreira
Nom : Victor Ferreira
Age : 40 ans
Etudes : Ingenieur informatique
Structure : Max Havelaar France
Adresse : Paris

1. Votre formation et votre parcours professionnel jusqu'à aujourd'hui ?

J'ai un parcours assez atypique. Fils d'ouvrier, j'ai grandi dans un " bidonville " de Champigny. J'ai eu mon bac et grâce au soutien de mes professeurs de l'époque j'ai préparé une école d'ingénieur. Je n'ai pas été beaucoup plus loin dans les études mais à force de stages et d'expériences en entreprise, j'ai obtenu un poste de programmeur en informatique. Je l'ai rapidement quitté parce que mon employeur avait refusé de me laisser prendre un temps partiel pour participer à un mouvement d'intégration de jeunes des citées. Avant d'arriver chez Max Havelaar, j'ai pas mal roulé ma bosse ; d'animateur radio à créateur de société de conseil en informatique en passant par formateur de cadres sans emplois, j'ai aussi écrit un livre pour sensibiliser les gens aux problèmes du tiers monde... En 1994, ingénieur sans frontières m'a proposé de fonder Etudiants et développement, deux ans après Agir ici me proposait un poste de secrétaire national de l'association et c'est finalement en 1998 que j'ai intégré Max Havelaar pour à l'époque lancer un développement de l'association à l'échelon national.... on a fait un peu de chemin depuis.

2.Quelle est votre plus grande satisfaction aujourd'hui ?

Que le label Max Havelaar en soit arrivé là où il en est aujourd'hui ! Quand J'ai intégré Max Havelaar en 1998, faire le pari d'un développement comme celui que nous connaissons aujourd'hui aurait paru complètement fou. Aujourd'hui avec132 références proposées en grande distribution sur plus de 3 500 points de ventes, nous avons réalisé un bel exploit.... Malgré tout cela, il reste des montagnes à déplacer.

3. Votre plus grande frustration ?

Il faut aujourd'hui plus de reconnaissance de la part des pouvoirs publics pour le travaille réalisé depuis 14 ans. L'état a bien entendu son rôle à jouer. Mais un certain nombre de décideurs politique parlent de commerce équitable sans savoir ce que c'est. Par manque de connaissance fine, il prennent le risque de mettre en œuvre des actions qui peuvent aboutir au résultat inverse de leurs objectifs ! Bien sûr il nous faut travailler à l'élaboration d'une norme. Une cellule regroupant des spécialistes du domaine s'est attelée à la tache autour de Jean Yves le Tourneur à l'AFNOR. Ils avaient à l'origine pour mission de réfléchir à une norme. Ils se sont rendu compte que pour commencer, il leur faudrait d'abord se pencher sur le POURQUOI de cette norme avant d'aller plus loin ... Le sujet est très délicat et mérite qu'on prenne le temps de bien faire les choses.

4. Une anecdote qui vous conforte dans votre choix du commerce équitable ?

Une belle histoire...Celle que je vais vous raconter donne une idée de l'importance du commerce équitable pour ceux qui en vivent. Tous les ans Max Havelaar organise des réunions régionales et internationales de producteurs. Ces réunions sont essentielles ; elle représentent le poumon du label. Les producteur se réunissent et nous font part des choses à améliorer pour répondre de manière plus efficace à leurs besoins. En 2000, Lors d'une réunion régionale au Nicaragua, plusieurs petits producteurs étaient réunis dans les locaux d'une coopérative et nous procédions à un tour de table pour connaître l'intérêt et les apports du commerce équitable pour eux. En bons occidentaux on s'attendait à des réponses d'ordre plutôt quantitatif : j'ai augmenté ma production de tant, on a pu construire une école... La parole est alors passée à un certain Mr Carlos Aviles qui s'est levé et nous a simplement dit : "je suis fier !".Le commerce équitable, ça ne sert pas uniquement à améliorer les conditions de vie des petits producteurs. Son rôle essentiel c'est de rendre aux producteurs la fierté de reprendre sa vie en main.

5. Quelles relations entretenez-vous avec les producteurs ?

Nos relation avec les producteurs sont essentiellement de deux ordres. Notre rôle premier est un rôle d'intermédiaire. L'objectif est de mettre les producteurs en relation avec les industriels français, de développer les parts de marchés de leurs produits. Notre second rôle est un rôle d'écoute et d'adaptation. Il nous faut sans arrêt être à l'écoute de leurs besoins pour apporter rapidement la réponse la mieux adaptée possible. Régulièrement, nous rencontrons les délégués élus des producteurs pour parler redéfinition de prix, amélioration du fonctionnement du label...

6. Comment est ce que vous aimeriez travailler idéalement avec les différents intermédiaires de la filière CE ?

Idéalement, il faudrait que nous puissions labelliser plus de producteurs ! Les files d'attente pour obtenir une labellisation sont aujourd'hui bien trop longues ! les européens ne consomment pas encore assez de produits " équitables " pour nous permettre de labelliser tous ceux qui le souhaiterait. Aujourd'hui, les cours du café sont au plus mal et l'exode des producteurs vers les villes s'accélère. Alors lorsque Max Havelaar parvient à garantir un prix de vente à 126 Dollars US alors que le cours de la bourse affiche l'arabica à 50 dollars US, il y a bien entendu des files d'attente. D'accord, en France aujourd'hui, on fait plus que doubler les volumes vendus chaque année ; mais c'est encore insuffisant ! Sur les 15 millions de petits producteurs que compte le secteur du café, Max Havelaar ne peut aujourd'hui en soutenir que 600 000.

7. Qu'est ce que vous voyez comme avenir et évolutions futures pour le commerce équitable?

Idéalement, il faudrait pouvoir marcher dans les pas de la Suisse ! Il y a là bas une situation particulière : les deux principaux acteurs de la grande distribution s'accordent sur prime au mieux disant équitable ! La place réservée aux produits équitables ne cesse d'augmenter et bien sûr les volumes de ventes s'envolent. En France, j'aimerais tabler sur une évolution dans la reconnaissance et la légitimité à la hauteur de ce qu'a connu le bio... mais sans les balbutiements du début notamment autour des fausses labellisations... Pour ma part, je pense que si les pouvoirs publics acquièrent une vision positive et parlent en connaissance de cause de commerce équitable, alors on peut croire en un avenir serein.

8. Quels sont les projet de Max Havelaar pour l'avenir ?

A plus ou moins court terme, il nous faut développer notre gamme de produits et surtout développer l'accessibilité de ces produits. On a doit faire un double pari pour les 5 prochaines années : un pari de disponibilité et un pari d 'accessibilité. A plus long terme, nous voulons enrichir la gamme de produit proposée à la vente par Max Havelaar. On travaille notamment beaucoup en ce moment sur le coton.

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# Posté le mercredi 08 juin 2005 15:21

Interview Victor Ferreira...

Interview Victor Ferreira...
Victor Ferreira est le directeur de Max Havelaar France, une association indépendante qui gère le principal label du "commerce équitable ».

Vous êtes directeur pour la France de l'association Max Havelaar. Pouvez-vous me présenter le rôle et la philosophie de Max Havelaar ?
Max Havelaar est une association loi 1901 qui gère une ONG de développement dont la mission est de lutter contre la pauvreté dans les pays du sud à travers le commerce équitable. Le rôle de l'association est de gérer un label qui garantit aux consommateurs que les produits achetés sont issus du commerce équitable. Cela veut dire plusieurs choses. D'une part qu'on travaille avec des petits producteurs en difficultés. Grâce au commerce équitable, ils bénéficient d'un prix minimum pour mieux vivre mais aussi pour développer des projets de santé, d'éducation, etc. D'autre part, ils rentrent dans un processus de renforcement des organisations de façon à ce qu'ils prennent en charge leur développement. On n'est donc pas dans de l'assistanat. On les aide à travers le commerce pour qu'ils se prennent en charge, qu'ils soient compétents en terme de qualité, de management, de gestion commerciale et pour qu'ils puissent s'en sortir.

Avez-vous noté une évolution au niveau de la notoriété du commerce équitable et du label ? Est-ce très connu ?
On est loin de nous voisins européens mais cela progresse d'année en année. La notoriété du commerce équitable était de 56 % au mois de juin dernier et celle du label 23%. En France, 23 % ce n'est pas grand chose par rapport aux 60, 70 ou 80 % de nos voisins mais cela augmente régulièrement. On remarque qu'en France spécifiquement, il y a une différence entre les gens qui connaissent le commerce équitable et ceux qui connaissent Max Havelaar. Cela n'existe pas dans les autres pays. Quand on connaît le commerce équitable, on connaît le label Max Havelaar.

Comment expliquez-vous ce phénomène ?
C'est une excellente question... Je ne sais pas. Peut-être n'a-t-on pas été assez bon, on n'a pas mis assez en avant le logo qui permet de reconnaître les produits issus du commerce équitable. Autant je peux vous dire pourquoi, d'une façon générale on est très en retard. Là, je dirai que c'est lié principalement à la faiblesse des pouvoirs publics au début et au manque de mobilisation des ONG, mais ça, c'est sur les ventes des produits du commerce équitable. Concernant la faible notoriété de Max Havelaar, je pense que l'on n'est pas assez performants dans l'information sur le logo. Les gens connaissent peu le nom mais reconnaissent aussitôt le logo.

Est-ce que les produits estampillés Max Havelaar sont autant synonyme de qualité que d'équité ?
L'un ne va pas sans l'autre. C'est très important pour le producteur comme pour le consommateur. En tant que consommateur, vous décidez d'acheter un produit labellisé. Si vous le considérez comme pas bon, vous n'allez pas le racheter une deuxième fois. Or, la démarche du commerce équitable s'inscrit dans la durée. Le consommateur doit renouveler son achat et donc la qualité est essentielle. D'autant plus que les prix payés sont équivalents ou 5,10, 15 % plus chers que les autres produits. C'est à cause du prix payé à l'importation qui est très cher, souvent plus cher que le coût de la bourse. Pour le café par exemple, il est quasiment au double du coup de la bourse. Pour le producteur, la qualité est aussi importante. L'objectif du commerce équitable ce n'est pas de l'assistanat, les producteurs s'en sortent par eux-mêmes. Or, ils vont s'en sortir le jour où ils auront une qualité de produit et qu'ils sauront la faire valoir. Ils ont un meilleur prix grâce à cela. C'est une question vitale pour les producteurs. Quand un importateur achète le café le double des prix internationaux, il attend de la qualité sinon il n'achète pas.

Combien de points de vente distribuent les produits Max Havelaar ?
Tous les hypermarchés et la très grande majorité des supermarchés proposent au moins un produit, le café. Les hypermarchés proposent 3,4, 5, 6 produits différents. Les plus importants sont le café, le thé, le chocolat, les jus de fruits et le riz qui se vendent bien. Il reste les supérettes où les produits ne sont pas toujours disponibles. Mais cela dépend aussi beaucoup des consommateurs. C'est grâce à la mobilisation des consommateurs, en demandant des produits issus du commerce équitable, que les magasins acceptent de mettre en rayon une telle gamme de produits.

Avez-vous des projets en cours ? Prévoyez-vous des évolutions pour le commerce équitable et Max Havelaar plus précisément ?
Concernant les produits du commerce équitable, il y a une croissance de quasiment 100% chaque année. Mais on est quand même en retard par rapport à nos voisins. Il faut savoir que les producteurs attendent beaucoup du marché français car il dispose d'un gros potentiel. Parce que l'on part de de très bas bas et parce que l'on est un gros marché. Donc on espère poursuivre le développement des produits en France. Cela se traduit par une plus grande présence de produits en magasins, y compris dans les supérettes.
Il y aura aussi l'arrivée de nouveaux types de produits comme les noix ou le coton. C'est un projet sur lequel nous travaillons depuis 3 ans maintenant. A partir de ce mois de février, on va pourvoir trouver des chaussettes Kindy labellisées "commerce équitable" dans certains magasins comme Cora, Leclerc et d'autres. Et puis courant 2005, il y aura aussi des polos et des t-shirts.
# Posté le mercredi 08 juin 2005 15:18

Le cauchemar de Darwin...

Le cauchemar de Darwin...
Après avoir vu Darwin's nightmare de Hubert Sauper, vous comprendrez mieux pourquoi les principes d'un commerce équitable peuvent apparaître comme une solution pour lutter contre les abus de ce type....

Pour plus d'information sur ce film:

Aux riches les filets, aux pauvres les arêtes

Article paru dans l'édition du Monde du 02.03.05
Autour du commerce de la perche du Nil, un documentaire accablant sur le dépeçage de l'Afrique


Le SCANDALE de la situation africaine de même que la responsabilité passée et présente des puissances occidentales dans cet état de fait sont aujourd'hui connus. Si de nombreux films ont à ce jour dénoncé cette situation, il s'en trouve relativement peu qui atteignent aussi efficacement, aussi profondément, aussi violemment la conscience du spectateur que le bien-nommé Cauchemar de Darwin.

Voici un film qui, fait suffisamment rare pour être remarqué, n'utilise pas les moyens ordinairement employés pour exprimer une dénonciation, dont l'efficacité se trouve ipso facto décuplée.

Le Cauchemar de Darwin suit un chemin sinueux, procédant par petites touches et petits pas, par détours précautionneux. Ponctuant cette subtile maïeutique, des moments de vérité viennent régulièrement zébrer l'apparence des choses, clouer le spectateur sur son fauteuil, lui faire honte d'appartenir, sinon à l'espèce humaine, du moins à son hémisphère Nord.

En un mot, le film de l'Autrichien Hubert Sauper montre avec les armes du cinéma (autrement dit par comparaison d'images et confrontation de plans) cent fois plus et cent fois mieux que ce que produirait n'importe quelle rhétorique militante.

Le premier plan du film illustre à lui seul cette méthode. On y voit, détaché sur le reflet bleu d'un lac tranquille, l'ombre silencieuse d'un avion qui passe, au rythme élégiaque d'une mélodie slave. Ce plan d'ouverture suggère au premier abord la sérénité d'un monde pacifié où technique et nature cohabiteraient pour le meilleur et pose en réalité les deux pôles dialectiques d'un ordre socio-économique où les plus forts et les plus riches dépècent dans l'indifférence les plus faibles.

Ces deux pôles sont symbolisés dans le film par l'avion et le lac. L'avion est russe, le lac africain. L'avion s'appelle Iliouchine, c'est le plus gros-porteur actuellement en activité ; le lac se nomme Victoria, situé en Tanzanie, il est l'un des plus grands du continent.

STRUCTURE ORIGINALE

Leur confrontation confère au film d'Hubert Sauper sa structure originale. D'un côté, la mobilité de l'avion, son incessant survol du lac, le vrombissement inquiétant de ses turbines, le mystère de sa cargaison, la discrétion suspecte de son équipage. De l'autre, la stagnation du lac, son écosystème ravagé par l'introduction d'un poisson (la perche du Nil) qui a dévoré en quelques décennies toutes les autres espèces existantes, la rentabilisation de ce fléau au profit de quelques industriels, la vie saccagée des autochtones autour de cette zone censément propice à l'économie de la région.

A partir de ces deux axes, Hubert Sauper peut à loisir inscrire les éléments qui vont peu à peu nourrir, jusqu'à la nausée, la rage du spectateur devant cette face soigneusement cachée de la mondialisation, entendue comme l'ultime mise à jour par l' Homo sapiens de la loi de la jungle. Soit, ici, le sourire débonnaire du directeur de l'usine de poisson vantant les mérites de son industrie, l'émolliente auto-congratulation des délégués des commissions internationales, l'attitude fuyante des pilotes d'avion qui embarquent le poisson en repartant, mais le noient quand il s'agit de définir la nature de leur cargaison à l'arrivée.

Là, en revanche, ce sont les filles, si pauvres et si belles, qui se vendent aux pilotes avinés, les enfants des rues estropiés qui sniffent les vapeurs résultant de la fusion des emballages de poisson, le regroupement d'une population paupérisée vers les zones d'activité économique, la violence, l'alcoolisme, la famine et le sida qui les y attendent pour les décimer, avec en prime le prêtre local qui n'en déconseille pas moins à ses ouailles l'usage du préservatif.

Pendant ce temps, les filets de perches s'envolent par tonnes en Europe et au Japon, les carcasses mangées aux asticots étant revendues aux autochtones. Pendant ce temps, l'aéroport local sert toujours de principale zone de transit aux armes occidentales destinées aux principaux belligérants de la région des Grands Lacs, livrées par ces mêmes avions qui repartent chargés de poissons.

L'Occident, dans ce film, n'a pas d'autre visage que celui de ces obscurs convoyeurs de la mort. Ses victimes (la prostituée Eliza, le gardien de nuit du laboratoire, le peintre des rues...) sont en revanche souvent élevées à la dignité qu'elles ont perdue : celle d'un personnage. C'est aussi la raison pour laquelle nul ne ressortira de ce film indemne.



Article paru dans l'édition du monde du 03.03.05
Hubert Sauper, un oeil sur ce bas monde
Dans « Le Cauchemar de Darwin », le réalisateur autrichien utilise l'image comme argument pour dénoncer la mondialisation. Il maîtrise l'art de frapper en finesse, sans commentaire ni jugement




A-T-IL un fond au puits de l'abjection ? A la question, Hubert Sauper répond caméra au poing. Ou plutôt avec une caméra en guise de poing. Pas à la manière d'un Michael Moore, dont les documentaires à thèse s'apparentent à des chemins d'uppercuts bien alignés d'où le spectateur ne peut guère s'échapper. Sauper frappe en finesse. Il a l'art de vous restituer son coup d'oeil sur ce bas monde sans jugement ni colère. A vous de juger, à vous de vous fâcher.

Pourtant, rien ne semblait prédestiner cet Autrichien à devenir témoin de notre planète. Né au bas de la Streif, la mythique piste de ski de Kitzbühel, il est enfant d'hôteliers. Mais la station tyrolienne, bien que perdue dans les Alpes, est un concentré de cosmopolitisme : « J'ai grandi, dit-il, dans un lieu public, le restaurant de mes parents, au milieu d'Italiens, d'Allemands, de Slovaques... » Il prend des photos, semble suivre la trace familiale en effectuant des stages en hôtellerie, voyage, puis, à 22 ans, choisit la voie de l'image et du voyage. Premier documentaire sur des Tsiganes en Roumanie.

Et première véritable frappe, en 1997, lorsqu'il suit, dans l'ex-Zaïre, un groupe de réfugiés fuyant la rébellion de Laurent-Désiré Kabila. Ce sera Kisangani Diary-Loin du Rwanda, qui reçoit de multiples prix internationaux. Au cours du tournage, le cinéaste se retrouve en Tanzanie, à l'aéroport de Mwanza, sur les bords du lac Victoria. Et là, aux sources du Nil, non loin du berceau de l'humanité, il a l'idée de ce que sera le film suivant, Le Cauchemar de Darwin, une allégorie à peine masquée sur le stade ultime de l'évolution, la mondialisation : « Deux avions se croisaient, se rappelle Hubert Sauper. Le premier atterrissait avec 45 tonnes de pois chiches américains, destinés à alimenter les réfugiés des camps de l'ONU. Le second décollait pour l'Union européenne avec 50 tonnes de poisson frais à son bord. J'ai demandé pourquoi on ne nourrissait pas les gens en détresse avec ce poisson, avec cette production locale. On m'a dit que le poisson allait là où les gens le payaient. A question candide, réponse candide. »

La vodka aidant, les équipages russes de ces avions-cargos révèlent qu'ils n'apportent pas que des pois chiches, mais aussi tout pour faire la guerre, rarement absente dans la région des Grands Lacs. Hubert Sauper est scandalisé. Et le pilote de rétorquer : « Comment pensais-tu que les armes arrivaient ? Par la Lufthansa ? » « Pour lui, c'était d'une logique banale, alors que de mon point de vue cela me semblait hallucinant : la même compagnie faisait un jour l'humanitaire, le lendemain la kalachnikov. Les mêmes avions amenaient aux réfugiés de quoi les nourrir la journée et de quoi les tuer la nuit. »

Ainsi naît l'idée du Cauchemar de Darwin, dont le tournage, commencé en 2001, durera six mois, répartis sur trois ans. Trois années passées à acquérir la confiance des aviateurs et, surtout, à faire connaissance avec l'héroïne involontaire du film, la perche du Nil. Introduit à la fin des années 1950, ce prédateur a éliminé la quasi-intégralité des quelque 200 espèces de poisson présentes à l'origine dans le lac Victoria. Mais cette grosse bête était une manne pour l'industrie locale : les pêcheurs affluèrent, des usines de traitement de poisson se montèrent, le tout accompagné d'un cocktail mortifère de prostitution, de sida, d'orphelins des rues. Un condensé des malheurs de l'Afrique.

Sans oublier les à-côtés monstrueux, ces coups de machette cinématographiques avec lesquels Hubert Sauper lacère notre bonne conscience de bons petits Blancs. Ainsi, nous autres Européens, achetons chez notre poissonnier les beaux filets de perche du Nil. Mais que fait-on des carcasses ? Elles sont récupérées dans d'immondes et primitives déchetteries, séchées, revendues, frites, et mangées par la population locale...

« Le principe darwinien s'est appliqué à nos sociétés : le «meilleur» système, le plus fort, a gagné, explique Hubert Sauper. Le capitalisme international se révèle l'espèce la mieux adaptée au point qu'il a éliminé les autres. Il s'est globalisé, mais notre possible contrôle éthique, politique et social, lui, ne s'est pas globalisé... J'ai essayé de transformer l'histoire du succès d'un poisson et le boom éphémère autour de cet animal en une allégorie ironique et effrayante du nouvel ordre mondial. » Le cinéaste assure que la démonstration pourrait être répétée à l'identique en Sierra Leone, où les poissons seraient des diamants, au Honduras, où ils seraient des bananes, en Irak, au Nigeria, en Angola, où ils seraient du pétrole.

Le cynisme, c'est la réalité. D'ici quelques années, la perche du Nil aura disparu du lac, faute de nourriture. Elle en est déjà à dévorer ses propres petits... Déjà, l'eutrophisation liée à la destruction de la chaîne alimentaire prive d'oxygène certaines zones. Le lac Victoria, deuxième plus grand lac du monde, risque bientôt de n'être plus qu'un trou stérile. « Mais le directeur de l'usine de poisson que j'ai interrogé s'en moque, raconte Hubert Sauper. Il réinvestira son argent dans une usine de coton ou d'autre chose. C'est le côté le plus effrayant du capitalisme : il fonctionne malgré tout. C'est un «miracle», la force de l'argent dépasse tout. » A commencer par l'humiliation des populations pillées.

Il n'y a pas de commentaire dans Le Cauchemar de Darwin. Hubert Sauper ne nous dit pas ce qu'il pense. « Mon rôle est de remplir un élément de la chaîne qui manquait. Des milliers de gens connaissent mieux la mondialisation que moi. Des milliers ont plus d'informations que moi. Mais il leur manque l'image comme argument. Mes films sont comme les images radiologiques d'un poumon sur lesquelles on aperçoit des taches noires. Les images qu'il faut au médecin pour montrer au patient qu'il est malade. »




Article paru dans l'édition du monde du 11.03.05
La perche du Nil victime de son succès


ATES NILOTICUS, appelé aussi perche du Nil ou capitaine, est à l'affiche grâce au film austro-franco-belge d'Hubert Sauper intitulé Le Cauchemar de Darwin. Outre ses dimensions économiques et humaines qui en font tout l'intérêt, ce documentaire s'appuie sur certaines affirmations scientifiques concernant l'impact de ce prédateur sur le lac Victoria, le plus grand d'Afrique (68 000 km2) découvert en 1858 par l'explorateur britannique John Speke. Environ un siècle plus tard, en 1954, une centaine de perches du Nil y ont été introduites. Totalement asséché il y a douze mille ans, le lac a compté jusqu'à 300 espèces endémiques de poissons territoriaux étroitement apparentés - autres que la perche - les Cichlidés. Une situation qui a fait du lac un formidable laboratoire de l'évolution darwinienne.

Pour Didier Paugy, directeur de l'unité biodiversité des grands cours d'eau de l'Institut de recherche pour le développement (IRD), les perches du Nil ne sont pas arrivées dans le lac Victoria dans le cadre d'une expérience scientifique. Derrière la version officielle mettant en avant le développement économique de la région, les perches auraient été importées depuis le lac Albert, « pour que les Anglais en poste en Ouganda, à Kampala, puissent faire de la pêche sportive le week-end ». Un objectif atteint au manque de combativité près. Un Lates de 20 kg ne se défendrait qu'un quart d'heure. Ce prédateur glouton se prend très facilement. Doté d'une grande mâchoire édentée, il avale sans discernement. Son poids moyen atteint les 50 kg. Des exemplaires de plus de 100 kg ont été observés. De croissance rapide, ce poisson devient mature assez jeune et peut vivre de vingt ans à trente ans.

UN FORT TAUX D'EXTINCTION

Après son introduction, la perche du Nil a proliféré aux dépens des espèces autochtones. L'évolution des cichlidés est mesurée grâce aux résultats de la pêche. Alors qu'ils représentaient 99 % des captures avant l'introduction du Lates, ils seraient tombés à 1 %. Certaines sources estiment à 65 % le taux d'extinction des espèces dans le lac. En une trentaine d'années, la population des cichlidés aurait été divisée par 10 000. Didier Paugy indique, que nombre d'entre elles « trouvent refuge dans des lieux où la faible profondeur ou la présence de rochers les protège des Lates ». L'isolement des espèces pourchassées par les perches du Nil pourrait même favoriser des évolutions impossibles dans la situation initiale. En effet, la coexistence des espèces favorisait l'homogénéisation. « Le Lates a peut-être participé à la création de nouvelles espèces ! », ose Didier Paugy.

L'abondance de perches du Nil a également engendré une modification des pratiques des pêcheurs locaux. En marge de la construction d'usines pour l'exportation, les habitants sont passés du séchage au soleil des poissons de petite taille au fumage des perches au feu de bois. D'où une déforestation massive et un lessivage des sols. S'y ajoutent les effets du développement urbain et de l'agriculture. Les effluents de plus en plus chargés en éléments nutritifs ont conduit à une prolifération des jacinthes d'eau. Ce résultat de l'eutrophisation engendre un tapis végétal opaque à la lumière du soleil qui renforce l'anoxie amorcée par l'accumulation et la décomposition d'algues mortes dues à la moindre consommation par les cichlidés raréfiés.

La prolongation de cette situation pourrait conduire à un désastre écologique. Néanmoins, une issue moins dramatique semble poindre. La pêche industrielle conduit à « une très nette réduction de la population de Lates », note Didier Paugy. La taille moyenne des prises est passée de 20 kg à 30 kg dans les années 1990 à 3 kg à 4 kg en 2000. « Cela révèle une exploitation de la phase juvénile », indique le chercheur. A terme, la perche du Nil pourrait disparaître comme il est apparu dans le lac Victoria : du fait de l'homme. Avec toutes les conséquences sociales qu'une telle menace fait peser sur la population locale.
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# Posté le mercredi 08 juin 2005 15:13